vendredi 20 novembre 2020

Les Etangs de Corot : pourquoi tant d'incompréhension ?


Les Etangs vus depuis l'extérieur de sa maison, sous la fenêtre de la chambre où il peignait (GW).


Un tweet de Stéphane Bern m'a fait découvrir la semaine dernière que les Etangs dits de Corot à Ville d’Avray* sont à leur tour devenus un nouveau lieu d'incompréhension de ce que représente le patrimoine, quelle que soit sa forme. Je me suis donc rendu sur place pour essayer de comprendre. 




Hommage à Corot, 1880, face aux étangs.



Ceci posé, comme il est toujours temps d'éviter l'irréparable, je voudrais tenter une médiation de la dernière chance. Les arbres menacés ne sont pas encore coupés. FAISONS donc une pause et trouvons une solution qui prenne en compte un patrimoine artistique et paysager connu dans le monde entier (et donc aussi source de revenus locaux, puisqu’il faut toujours rappeler que le patrimoine ne représente pas seulement un coût). 

Cette intervention nécessaire me semble être un beau cas d’école de l’emballement/aveuglement de la technocratie, convaincue d’agir pour le bien commun, sans tenir compte des réalités non techniques. La même erreur se répète régulièrement depuis l’Empereur Joseph II, qui l’a pourtant expérimenté à ses dépens et dont la mésaventure est bien connue. 

Les choses auraient été tellement plus simples si dès la première réunion, les trois derniers spécialistes de Corot avaient été conviés à suivre le projet. Ils sont tous les trois français, vivant et travaillant en Ile-de-France et, qui plus est, il se trouve parmi eux la spécialiste de Corot à Ville d’Avray qui a consacré sa thèse de doctorat à ce sujet central dans l’œuvre du peintre. 
Nous sommes aussi rompus à ces dossiers complexes et aurions certainement pu utilement contribuer à ce que ces travaux s’imaginent et se passent dans de meilleures conditions.



Les deux étangs. La maison de Corot est située en haut à droite le long de l'allée (CMN)
.

Il faut à présent faire avec l’existant. Les travaux entre les deux étangs finiront par s'intégrer dans le paysage. Le béton sera masqué par un parement de pierre (dont les premières réalisations sont assez belles), la végétation reprendra le dessus et l’eau s’écoulera joliment entre les deux pièces d’eau.  


Le nouveau déversoir, entre les deux étangs, vu depuis la berge de l'étang neuf (GW).





Le même déversoir (GW).


L'habillage en cours du béton du déversoir (GW).



















Le véritable problème n’est plus de ce côté, mais de l'autre. C'est en effet une ERREUR de couper les arbres situés au bord de l'étang neuf, le long de la résidence, à l’extrémité de l’ancienne propriété de Corot. Je ne reviens pas sur ce désastre patrimonial, il saute aux yeux. Le « barrage », le déversoir et la passerelle, prévus en sont une autre. La technostructure aura probablement beaucoup de mal à reconnaître l'incongruité de ce choix, certainement mue par le bien connu « principe de précaution » dès que surgit un enjeu de sécurité. 


Au second plan, la berge de l'étang neuf concernée par les travaux vue depuis le nouveau déversoir. Les arbres menacés forment une partie du "rideau" du fond (GW).


La même berge, vue de plus près. On estime assez bien l'impact
visuel du trou que laisseront les arbres abattus (GW).




















Il est en effet possible de traiter solidement la berge, éventuellement de la surélever, de consolider le chemin qui la borde et surtout de faire passer en sous-sol plusieurs voies d’extraction de l’eau en direction de tous les points d’évacuation jugés utiles et efficaces. Cette solution, non invasive, non destructrice, garantit la même sécurité et préserve complètement le paysage rendu si célèbre par Corot. 


La berge vue depuis le niveau de l'eau (GW).


Certes le paysage autour des étangs a considérablement évolué depuis 1817, et « on » a certainement dû se dire que quelques arbres de moins ne feraient pas grande différence. A ceci près que Corot a célébré par sa peinture un lieu parvenu jusqu’à nous dans « une configuration paysagère » très proche de celle qu’il a aimée, peint et nous a fait aimer depuis sa mort en 1875. Elle n’est en rien une forme de vision romantique contemporaine. Corot jette ici pour partie les bases de l’Ecole de Barbizon et trouve en ce lieu l’inspiration qui irrigue toute son œuvre. 


Les arbres menacés le long de la berge (GW).







Viendrait-il à l’idée de quelqu’un de supprimer une seule travée de la colonnade de Perrault au Louvre, deux ou trois travées de la Galerie des glaces à Versailles, une tour de Chambord, quelques tuyères de Beaubourg, ou d’interrompre le rythme des Colonnes de Buren, pourtant situées dans la cour du Palais Royal à Paris ? 

Le principe est le même ici. Il s’agit d’un site patrimonial paysager de la même valeur que ceux que je viens de citer, classé en 1936, et intervenir de cette façon irrémédiable est un geste qui dénote une absolue incompréhension de la signification même de la définition du patrimoine et de la valeur touristique du lieu. Venant de la part d’une administration ayant la charge de sa conservation et de sa transmission, c’est incompréhensible et grave. 

Elle se grandirait en changeant, in articulo mortis, le programme des travaux pour empêcher cette destruction. Je connais bien la haute valeur du Centre des Monuments Nationaux, de son Président et des agents qui tous les jours se battent pour entretenir les nombreux monuments dont ils ont la charge pour douter qu’ils ne réussissent à inverser la vapeur et sauver ce lieu dont la beauté fait encore rêver des dizaines de milliers de personnes tous les ans. 

Corot, Ville-d'Avray. L'étang, la maison Cabassud et l'extrémité de la propriété de Corot, huile sur toile, 28 x 40 cm, Paris, Musée du Louvre, 1820 ou 1835-1840.

Ces quatre tableaux montrent que je ne défends pas une forme "de vision romantique contemporaine".




Corot, Ville-d’Avray, le chemin de Corot, huile sur toile, 65 x 81,5 cm, collection particulière, vers 1840 (SPPEF).

Corot, Ville-d’Avray, le chemin entre l’étang et la propriété de Corot, huile sur bois, 31 x 41 cm, collection particulière, vers 1851-1852 (SPPEF).




Corot, Ville-d'Avray, l'étang et les maisons Cabassud, huile sur toile, 46 x 55 cm, Des Moines, Art Center (USA), 1850-1860.




 

Pour en savoir davantage
Nathalie Michel-Szelechowska – Camille Corot et les peintres aux étangs de Ville-d’Avray .
+ évidemment tous les articles de presse aisément consultables sur le web et la SPPEF.

J’ai demandé jeudi 19 novembre par email au CMN (etangsdecorot@monuments-nationaux.fr) un entretien téléphonique, sans réponse à l’instant de cette publication (le 20/11/2020 à 22:18).


* Les Etangs de Corot, sont à ne pas confondre avec le havre de paix, du même nom, installé dans une partie des anciennes maisons Cabassud, où je vous conseille de vous déconfiner pour un café, un déjeuner ou une nuit.










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