samedi 17 septembre 2016

Culture et musées : actualité étonnante d'un discours prononcé en 1848.

Victor Hugo



Actualité étonnante d'un discours prononcé en 1848 par Victor Hugo. Toute y est : « voilà la mesure exacte de l'économie proposée. »Nous savions que les discours entendu depuis le début de la crise de 2008 étaient éculés et ne visaient qu’à réduire le budget de la Culture à une inépuisable source de variables d'ajustement dont les gouvernements pourraient disposer au gré des besoins d’argent frais.
Un discours prononcé par Victor Hugo à l’Assemblée Nationale, lors de la séance du 11 novembre 1848 décrédibilisent formidablement toutes les fables que l’on tente de nous faire avaler. « Situation tendue », « budget contraint », « allègement des budgets », tout est déjà inventé en 1848, et probablement avant. Les craintes sont exactement les mêmes que celles évoquées sur ce blog et ailleurs.



En 1848, comme aujourd'hui il manque simplement la volonté politique.
Ce discours se prêterait certainement à de nombreux commentaires, mais je préfère m'effacer et lui laisser toute sa force, tellement plus puissante, comme souvent avec les grands auteurs. Quitte à y revenir un jour ou l'autre.
Pour l'instant, il me laisse songeur et me fait m'interroger sur le sens et l'absurdité des postures politiques actuelles.

Le citoyen président. L'ordre du jour appelle la suite de la discussion du budget rectifié pour 1848.
La discussion générale, commencée hier sur le budget du Ministère de l'Instruction publique, continue. M. Victor Hugo a la parole.


Le citoyen Victor Hugo. Personne plus que moi, Messieurs, n'est pénétré de la nécessité, de l'urgente nécessité d'alléger le budget ; seulement, à mon avis, le remède à l'embarras de nos finances n'est pas dans quelques économies chétives et contestables ; ce remède serait, selon moi, plus haut et ailleurs : il serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait confiance à la France, qui ferait renaître l'ordre, le travail et le crédit... (Exclamations et rires)

Plusieurs membres. C'est très facile, il suffirait de la trouver !
Une voix. La politique de l’Événement.

Le citoyen Hugo.....Et qui permettrait de diminuer, de supprimer même les énormes dépenses spéciales qui résultent des embarras de la situation. C'est là, Messieurs, la véritable surcharge du budget, surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si vous n’y preniez garde, pourrait, dans un temps donné, faire crouler l'édifice social.

Ces réserves faites, je partage sur beaucoup de points l'avis de votre Comité des Finances.
J'ai déjà voté, et je continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l'exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publique et de celles qui, à côté d'une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine.

C'est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j'appellerai le budget spécial des Lettres, des Sciences et des Arts.
Ce budget devrait, par toutes les raisons ensemble, être réuni dans une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de notre classification administrative que ce budget soit réparti entre deux ministères : le Ministère de l’Instruction Publique et le Ministère de l'Intérieur.

Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai à dire, d'effleurer quelquefois le Ministère de l'Intérieur. Je pense que l'Assemblée voudra bien me le permettre, pour la clarté même de la démonstration. Je le ferai, du reste, avec une extrême réserve. (Parlez ! parlez !)

Je dis, Messieurs, que les réductions proposées sur le budget spécial des Sciences, des Lettres et des Arts sont mauvaises doublement : elles sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles à tous les autres points de vue.
Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle évidence, que c’est à peine si j’ose mettre sous les yeux de l’Assemblée le résultat d’un calcul de proportion que j’ai fait. Je ne voudrais pas éveiller le rire de l’Assemblée dans une question sérieuse ; cependant il m’est impossible de ne pas lui soumettre une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le mérite d'éclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et palpable.

Que penseriez-vous, Messieurs, d'un particulier qui aurait 1.500 francs de revenus, qui consacrerait tous les ans à sa culture intellectuelle par les sciences, les lettres et les arts, une somme bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait économiser sur son intelligence six sous (ndlr : 5 francs = 100 sous) ?

Voilà, Messieurs, la mesure exacte de l'économie proposée. (Nouveaux rires) Eh bien, ce que vous ne conseilleriez pas à un particulier, au dernier des habitants d'un pays civilisé, on peut  le conseiller  à la France !

Je viens de vous montrer à quel point l'économie serait petite ; je vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.
Pour vous édifier sur ce point, je ne sache rien de plus éloquent que la simple nomenclature des institutions, des établissements, des intérêts que les réductions proposées atteignent dans le présent et menacent dans l'avenir.
J'ai dressé celte nomenclature ; je demande à l'Assemblée la permission de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de développements.
Les réductions proposées atteignent :
  • Le Collège de France,
  • Le Muséum,
  • Les bibliothèques,
  • L'Ecole des chartes,
  • L'Ecole des langues orientales,
  • La conservation des archives nationales,
  • La surveillance de la librairie à l'étranger... (l'orateur s'interrompant) ruine complète de notre librairie, le champ livré à la contrefaçon…

Je continue :
  • L'Ecole de Rome,
  • L'Ecole des Beaux-Arts de Paris,
  • L'Ecole de dessin de Dijon,
  • Le Conservatoire,
  • Les succursales de province,
  • Les Musées des Thermes et de Cluny,
  • Nos musées de peinture et de sculpture,
  • La conservation des monuments historiques.
  • Les réformes menacent pour l'année prochaine :
  • Les Facultés des sciences et des lettres,
  • Les souscriptions aux livres,
  • Les subventions aux sociétés savantes,
  • Les encouragements aux Beaux-Arts.

En outre (ceci touche au Ministère de l'Intérieur, mais la chambre me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet), les réductions atteignent dès à présent et menacent, pour l'an prochain, les théâtres.
Je ne veux en dire qu'un mot en passant : on propose la suppression d'un commissaire sur deux ; j'aimerais mieux la suppression d'un censeur et même de deux censeurs…. (On rit).


Le titre de cet article a été modifié le 30/11/2016.

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