jeudi 7 mai 2020

Les Quincactifs ont remplacés depuis longtemps les Quincados.

Un nouveau regard et un nouveau contrat d’emploi s’imposent (CE2i)

Quincas créatifs, qui ne se sont pas arrêté à 60 et ont encore quelque chose à nous dire, comme des centaines de milliers d’autres anonymes.
Annie Duperey, 72 ans (CC0, Wikipedia).

La proximité du déconfinement, les huit semaines que nous venons de vivre, sans aucun équivalent dans les 2000 ans d’Histoire qui nous précèdent (pour nous limiter à notre ère), les difficultés rencontrées et surtout les nouvelles façons de vivre et de travailler devraient, je l’espère, conduire à reconsidérer bien des aspects de nos vies familiale, sociale et professionnelle. Je n’oublie pas dans ce tableau de regarder par la fenêtre, pour constater que la nature semble trouver un équilibre différent et meilleur : on entend à nouveau des oiseaux, le ciel a retrouvé une luminosité habituellement visible uniquement loin des grandes villes, le nuage marron observable au-dessus de Paris a presque totalement disparu, les vibrations en tous genres ont cédé la place à une sérénité étonnante, le calme remplace le bourdonnement permanent que tout un chacun pouvait entendre de partout, même au milieu d’une forêt en région parisienne.
Il a été répété ad nauseam que « l’après serait différent de l’avant », mais plusieurs signes permettent de penser que rien n’est moins certain et qu’il ne faudra compter que sur notre volonté.


Edgar Morin, 98 ans (CC BY-SA 2.0 wikipedia).

Dans cet esprit, je voudrais revenir sur le sujet d’un article de Sylvia Di Pasquale dans Cadre Emploi d’avril 2019. Il a attiré une fois encore mon attention sur l’absurdité de l’exclusion des quinquagénaires du marché de l’emploi. On ne le dira jamais assez : c’est un énorme gâchis que l'interview, sur Franceinfo, en mars 2019, de Serge Guérin, sociologue auteur d’un intéressant livre sur le sujet, éclaire très justement. Il est vrai, le concept du « quincados » a quelque chose de séduisant, mais les cinquantenaires refusent d'être exclus du boulot et surtout d’être pris pour des ados.

On l’oublie ou on ne veut pas le voir, l’expérience des cinquantenaires est un véritable « plus » : savoir-faire, savoir-être, expérience des situations complexes, du management du changement, de la transformation du monde du travail, créativité démontrée tout au long de la vie professionnelle et expérience de la recherche et de l’enseignement à partager avec les étudiants et la société dans son ensemble.

Elisabeth Badinter, 75 ans (CC BY-SA 4.0 wikipedia).

Les Quincados n’existent pas
Cette appellation « très marketing » a un petit côté dénigrant. Certes, il doit bien en exister quelques-uns. Constituent-ils pour autant la majorité ? Elle ne concerne réellement qu’un petit pourcentage de la population qui a les moyens de nos rêves à tous. Sont-ils nombreux au point de pouvoir nous recouvrir tous de cette étiquette « vendeuse » ? Assurément, je ne me reconnais pas sous cette nouvelle appellation. Elle a le défaut de ne mettre en lumière que l’aspect ludique des modifications comportementales constatées chez les cinquantenaires, et bien au-delà. Pour ma part, je suis convaincu que les Quincados, au sens d’adolescent prolongé ou recommençant, voire sur le retour, n’existent pas. C’est la société qui ne perçoit pas les changements induits par l’augmentation de l’espérance de vie, la qualité de la recherche médicale et des soins prodigués, la disparition du poids écrasant du « qu’en dira-t-on » et l’introduction de l’adaptabilité professionnelle multifonctionnelle obligatoire. C’est ce changement positif qui devrait qualifier ce comportement nouveau et non son versant négatif. L’étiquette judicieuse est encore à inventer (Quincactif ?) ; si vraiment il en faut une.


Michel Bouquet, 93 ans (CC BY-SA 4.0 wikipedia).

« Fini l’emploi à vie »
L’exemple du marché de l’emploi est à cet égard particulièrement démonstratif, pour me centrer sur un aspect que je connais bien et qui concerne un grand nombre de quinquagénaires dans la société et autour de moi. Lorsque que nous sommes entrés en activité dans les années 80, on nous répétait, pour ne pas dire, nous saoulait : « Fini l'emploi à vie de vos parents. Vous serez obligés de vous adapter. » Ma conviction, basée sur une vie professionnelle belle, multiple et passionnante, est que l’être humain a un besoin vital de stabilité. Nous sommes très peu nombreux à être capables de résister à l’usure physique et mentale qu’engendre l’adaptabilité poussée comme c’est le cas depuis des années. Par chance,  certains d’entre-nous n’ont pas connu les effets de cette religion, créée pour mieux faire passer le nouveau diktat de la « souplesse » voulue par les grosses entreprises. Ils ont eu l’opportunité de faire toute leur carrière dans la même structure (si, si on peut être très heureux et très créatif dans la même activité aussi longtemps). A contrario, un grand nombre en souffre, laissés pour compte dans le fossé des problèmes professionnels ou burnoutés plus ou moins profondément.
Il y a évidemment des exceptions. Quelques-uns de ces « assouplis obligatoires », dont moi-même, avons tout simplement acquis cette adaptabilité à toute épreuve. J’en suis tellement imprégné que je me suis forgé une devise qui m’accompagne depuis les années quatre-vingts : « s’adapter, innover, surmonter ». Mais combien parmi les quincas sont-ils à présent sur le carreau ?

Stéphane Hessel, 95 ans, décédé à 96 ans (CC BY-SA 3.0 wikipedia).

Résultat de ce combat permanent : la société tente aujourd’hui de nous coller une image d’adolescent de cinquante ans et plus, ne voulant ni vieillir, ni perdre son boulot et incapable de se bouger autrement qu’en s’amusant. Belle récompense pour plus de trente ans de travail et d’efforts constants. Dans cet état d’esprit, pourquoi vouloir augmenter l’âge de la retraite, si ce n’est pour une simple question d’arithmétique comptable ? Pourquoi tout simplement continuer ?


Catherine Deneuve, 75 ans (CC BY-SA 3.0 wikipedia).

Les quincas ne sont pas des adolescents
Les quincas n’ont rien d'adolescents qui ne savent pas qui ils sont, ni où ils vont. Ils sont multitâches, multiprocesseurs, tout terrain, bardés d'expérience, créatifs, ADAPTABLES à toutes les situations. Efficaces, en moins de temps qu'il n'en faut pour rédiger une offre d'emploi, pourtant toutes tellement stéréotypées.

Pendant ce temps, la société, les RH (qui n’ont jamais si mal porté leur nom) et les robots n'ont pas changé de regard, alors même que l’augmentation de l’espérance de vie a bouleversé tous les rapports. Je suis beaucoup plus jeune que mon père au même âge en 1989 et lui-même était plus jeune que mon Grand-Père au même âge en 1964. Mon Grand Oncle prenait encore l’avion à 90 ans (en 2004/2005) ou le train, conduisait toujours sa voiture (sans danger), allait au théâtre, s’intéressait à tout (même à ce que faisaient les jeunes), bref avait une vie comme vous et moi. Son frère, vingt ans plus tôt, au même âge, était un homme adorable, mais âgé et très peu mobile.
Cette simple réalité a modifié tous les comportements et permet d’envisager la vie très différemment, qui plus est libéré du poids de la norme sociale. Mais on continue à faire comme si rien n’avait changé.


Jean d’Ormesson, décédé à 92 ans en 2017 (CC BY-SA 2.0 wikipedia).

Economie comptable
Ce n’est pas tout. Une dimension imprévisible dans les années 80/90 a été ajoutée fin 90, début 2000. On nous avait fait miroiter jusque-là une profusion d'emplois en agitant la pyramide des âges « tellement favorable » au renouvellement des cadres. Résultat : économies comptables. On ne remplace pas, ou très peu, ou très mal. Pire, nous sommes passés depuis un an ou deux à une gestion RH robotisée des bouts de chandelles. Il n’y a presque plus de vision à long terme, ni humaine, ni entrepreneuriale, ni industrielle, ni universitaire. L’être humain disparaît progressivement des radars, sauf dans quelques oasis luttant pour n’être pas des mirages.


Line Renaud, 91 ans (CC BY-SA 4.0 wikipedia).

Trop vieux, trop compétents et trop chers
Le rouleau compresseur ne cesse de se perfectionner. Nous étions trop vieux et trop compétents, nous voilà devenus aussi trop chers (sous-entendu : à licencier). Ces affirmations sont impensables et pourtant, je les ai personnellement entendues et elles m’ont été répétées des dizaines de fois par des cadres en recherches d’emploi dans des domaines d’activité bien différents.

Dans la foulée, le jeunisme démagogique est apparu de façon endémique à partir du début années 2010. Dernière nouveauté, il faut à présent parer les effets collatéraux d’une cinquième notion introduite tout doucement depuis quatre ou cinq ans, sans même qu'il soit possible de la nommer au risque de passer pour un vieux réac.

Le « politiquement correct », cancer de la démocratie, a pour résultat qu'il est devenu très difficile, voire impossible, d'aborder certains sujets, pour simplement en parler, confronter paisiblement les idées et trouver des solutions. Les historiens et les historiens de l’Art se souviennent que ce n’est pas une nouveauté. Roger de Piles, pour ne prendre qu’un seul exemple, théoricien de la peinture qui a influencé les XVIIIe et XIXe siècles européens, écrivait déjà en 1708 : Ce que je demande en ceci c’est qu’on me donne la liberté d’exposer ce que je pense, comme je la laisse aux autres de conserver l’idée qu’ils pourraient avoir toute différente de la mienne.
L’espoir de ce cher Roger est aujourd’hui écrasé par les idéologies. Ce mal est simplement devenu paralysant, et dans certains cas, létal administrativement, ou politiquement, ou professionnellement, ou tout  ensemble. Cette autre forme de peine de mort est à refuser avec autant d'énergie que celle abolie grâce à Robert Badinter en France en 1981.

Jean Piat, décédé à 93 ans en 2018 (CC BY-SA 4.0 wikipedia).

Il fallait incontestablement un rééquilibrage, mais tous les indicateurs en cette matière sont brutalement passés à l’autre extrémité des écrans de contrôle. Nous sommes nombreux à le constater dans des domaines d’activité différents. L’actualité en a donné en 2019 deux illustrations à la résonnance mondiale. La présidente d’une prestigieuse institution patrimoniale française, qui a bien des qualités, atteinte par l’âge de la retraite, est reconduite dans ses fonctions, comme si personne dans la cinquantaine ne pouvait conduire cette vénérable maison. Plus surprenant, 007 a perdu son job. Il va être remplacé par une trentenaire pleine de talents, elle aussi incontestablement.


Sainte Mère Teresa, 87 ans, décédée en 1997 (CC BY-SA 4.0 wikipedia). 

« Il y a aura toujours de la place pour toi à ton retour »
Cerise sur le gâteau, dans le monde universitaire, la mobilité est un gadget très difficile à gérer. Mon Recteur m’encourageait en 1993 à travailler à l’étranger. « Il y aura toujours de la place pour toi à ton retour ». Sauf que l’expérience démontre qu’à tout ce qui précède, il faut très souvent ajouter une prime pour celui qui est resté en place, voire une attendrissante compréhension pour le localisme ou l’endogamie et le profil de poste tellement fléché que l’on distingue entre les lignes le visage du future[1] académique (à la compétence par ailleurs souvent réelle).

Etouffer dans son placard ne sert à rien et traverser la rue non plus, même en tous sens et plusieurs fois par jour. La solution reste à mettre en place. Y parviendra-t-on ? Outre le changement du regard, une première ébauche est pourtant toute simple. Malencontreusement, les lourdeurs sont énormes, le poids des « droits acquis » tellement écrasant qu'ils tuent dans l'œuf toute innovation RH. Ces droits censés protéger l'ensemble des travailleurs les empêchent aujourd’hui de travailler après 50 ans ou entre 20 et 30.


Hubert Reeves, 87 ans (CC BY-SA 4.0 wikipedia).

Le contrat « emploi immédiat » à durée indéterminée
Pourquoi ne teste-t-on pas le « contrat emploi immédiat à durée indéterminée » (CE2i) : nouveau type de CDI. La candidat[2] est engageable et licenciable sans indemnité, avec un mois calendaire de préavis et surtout sans motivation, quelle que soit l’ancienneté dans ce nouvel emploi. Le CE2i serait applicable à tous les chômeurs volontaires de plus de cinquante ans. Evidemment, il faut agir au cas par cas et protéger tous les bénéficiaires d'un CDI traditionnel pour éviter un dégraissage massif ou discret. Le gâchis de matière grise et de transmission serait encore plus grand.

Le Président de la République, Emmanuel Macron, voulait dans son programme de campagne « inventer de nouvelles protections et libérer le travail et l’esprit d’entreprise ». Je suis certain qu'il y a quelque chose à explorer de ce côté en Belgique (c’est le moment où jamais), en France et en Europe d’une manière générale. Qui plus est la création de ce nouveau contrat ne coûterait pas un Euro !! Il me semble qu’il vaut mieux travailler sans surprotection, plutôt que de ne pas travailler du tout ou très peu ou trop peu.

Simone Veil décédée à 89 ans en 2017 (CC BY-SA 4.0 wikipedia).
Pr Georges Lemaitre, décédé à 71 ans, auteur de la théorie du Big Bang (photographe inconnu, dans les années 30).
Sœur Emmanuelle, 95 ans, décédée à 100 ans (Gauthier Fabri, 2003, Louvain-La-Neuve).


Pour aller plus loin
L’article de Sylvia di Pasquale.
L’interview de Serge Guérin.
Le livre de Serge Guérin : Quincados, paru en 2019.
Cadres pour l’entreprise (CPE) : une association dont l’objectif est de remettre en selle les cadres cinquantenaires. Elle a un taux de réussite intéressant.




[1] L’ajout de ce « e » terminal est une proposition d’écriture et de lecture inclusive qui ne complique pas la compréhension : une forme masculine immédiatement suivie d’une forme féminine implique que l’on s’adresse aux deux groupes en même temps sans privilégier l’un ou l’autre (et vice versa).
[2] Exemple de proposition d’écriture inclusive sur le modèle du précédent indiquant un homme ou une femme.

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